IMMERSION TOUTE EN VOIX DANS LA GRANDE NUIT

par Michel Joanny-Furtin

Quand le Groupe de recherche sur la médiatisation du son (GRMS) entre dans la Nuit blanche, c’est pour la transcender en une Grande Nuit musicale, vocale et artistique. L’Agora Hydro-Québec a brillé de mille sons lors de cette 15e édition de la Nuit blanche du festival Montréal en Lumière. On y a célébré les 30 ans de la compagnie lyrique de création Chants Libres, fondée en 1990 pour offrir une tribune et une scène pour les compositeurs de notre temps.

Pour la seconde fois suite au succès de l’an passé, le GRMS y présentait, en collaboration avec Hexagram-UQAM et la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), tout un florilège de musiques du temps présent, que ce temps soit connu ou à venir, en soulignant le trentième anniversaire de la compagnie lyrique de création Chants Libres.

Dirigé par le compositeur Simon-Pierre Gourd, rappelons que le Groupe de recherche sur la médiatisation du son (GRMS) regroupe des chercheur.es dont les pratiques tentent de saisir la réalité sonore sous ses différents aspects. Le GRMS explore les relations entre la production du son, le contexte de sa transmission et ses aspects phénoménologiques.

Voix & Immersion

Pertinemment coordonnée par la mezzo-soprano Marie-Annick Béliveau et les compositeurs et chercheurs Simon-Pierre Gourd et André Eric Létourneau, cette soirée avait un excellent thème sous l’appellation Voix & Immersion. L’immersion fut complète pour les quatre cents spectateurs qui se sont relayés au cours de cette soirée de six heures en venant sous le dôme des 32 enceintes mis en place par Hexagram-UQAM.

Crédit : Marilyn Carnier (Chants Libres)

 

La disposition circadienne des sièges permettait de profiter de la multi-stéréophonie mouvante selon les œuvres. Un voyage magique dans les sons, les musiques, les voix et les chants. Les sons tournaient et se balançaient au risque, au plaisir devrais-je dire, d’un bienheureux déséquilibre de l’auditeur s’il se déplaçait. J’en ai fait la joyeuse expérience ! Imaginez un léger vent de musique tournoyant autour de vous…

Pauline en cinq temps

La soirée s’est décomposée de bien heureuse façon en cinq temps dont des moments de musiques immersives, des compositions à partir des archives de Chants Libres, et une grande et belle célébration des 30 ans de Chants Libres avec une dizaine d’extraits des œuvres créées et produites par la compagnie au cours de ces trois décennies.

Des berceuses collectées par Madeleine Leclair parachevaient chaque partie par des mélodies et des accents des quatre coins du monde dans un répertoire issu de l’Humanité, apportant ainsi d’autres musiques originelles pour nourrir notre culture.

Parler, c’est chanter…

Après l’introduction d’accueil et la présentation de la soirée par Simon-Pierre Gourd compositeur et membre du GRMS, Tiphaine Legrand a dirigé, doucement mais sûrement, un groupe d’étudiants et les premiers publics de la soirée dans une œuvre de Katia Makdissi-Warren autour des sons des Grands Espaces : recréer le souffle du vent avec des Fff, des Sss, des Chh et quelques vrombissements de bouche. Ensuite, des phrases mélodiques de travail vocal, “Ayeiyeo”, d’abord a capella puis en canon sur le pas rythmique des participants pour évoquer la marche des ours et quelques vocalises pour le chant des oies. Une quarantaine de personnes se sont prêtées avec joie à cette expérience : l’immersion était acquise !

Personnalité radiophonique émérite, Cynthia Dubois a ponctué la soirée en chuchotant à notre oreille, le contexte de chaque œuvre du programme avec sa voix douce et chaleureuse. La voix s’invitait ainsi peu à peu dans la soirée : plusieurs œuvres présentées usaient de propos divers (entrevues, extraits de conférences, voix doublées, etc.) parlés ou chantés. Certaines allaient chercher le son dans les bruits de la voix, les onomatopées, en tordant les mots et leur prononciation pour en faire un matériau musical et créatif. L’éventail vocal prenait ainsi toute sa place entre les sons et les musiques, jouées et/ou électroniques.

Crédit : Jerome Bertrand (SMCQ)

 

Une créativité en évolution permanente

Moment fort de cette Grande Nuit Voix & Immersion, la célébration des 30 ans de Chants Libres nous a permis de vivre voire revivre de beaux souvenirs lyriques et créatifs. Une dizaine d’extraits des 17 productions de Chants Libres ces trente dernières années ont réveillé pas mal de souvenirs : Yo soy la desintegración (Jean Piché), Opéra Féérie (Gilles Tremblay), The Trials of Patricia Isasa (Kristin Norderval), Le Rêve de Grégoire (Pierre Michaud), Les Chants du Capricorne (Giacinto Scelsi), L’Enfant des Glaces (Zach Settel), Manuscrit trouvé à Saragosse (José Evangelista), Love Songs Opéra (Ana Sokolović), Lulu, le chant souterrain (Alain Thibault).

 

Présentée selon cet ordre non chronologique, cette sélection a permis de mieux appréhender la création lyrique contemporaine au cours des trois dernières décennies et son évolution, ses thèmes, l’intégration des sons non-musicaux, des vibrations et de l’électronique, des voix parlées, etc. Son cheminement entre les méandres des démarches artistiques des compositeurs usant de l’abstraction, la poésie, les mythes religieux ou légendaires, le romanesque, le fantastique, ou… la politique !

Stéphanie Lessard. Photo : Jerome Bertrand (SMCQ)

 

Un répertoire lyrique enrichi

Œuvres marquantes, œuvres phares aussi, qui ponctuent le processus créatif et font avancer les prémices parfois revisitées de la créativité musicale vers une expression orchestrale et vocale décalée, et donc enrichie, nouvelle et vraiment moderne !

Plusieurs instants de cette Grande Nuit ont évoqué en la remerciant l’incroyable ténacité, l’engagement visionnaire et la passion chevillée au corps de Pauline Vaillancourt, fondatrice et directrice artistique de Chants Libres. Marie-Annick Béliveau, Stéphanie Lessard et Ghislaine Deschambault et un chœur d’étudiants de l’UQAM ont généreusement prêté leurs voix en direct en magnifiant ces différentes œuvres. Leurs interventions démontrent que la musique actuelle, même électronique parfois, est aussi et toujours un art vivant !

Programme complet, biographies et notes de programme sur cette page.